Fred Mathurin Gibaud : un Loubésien devenu chef de police aux États-Unis
Tout commence par un mail reçu sur notre boîte, envoyé par Beth depuis une région rurale du Michigan, plus précisément depuis la ville de West Branch… Loubésienne par son arrière-grand-père, elle souhaite partager le récit familial auquel elle est très attachée et dont elle est très fière.
Tout commence en 1711, dans le village de Monsec, en Dordogne, avec Jean Gibaud, serrurier. De son union avec Jeanne Moutaud naît Sicaire, en 1755. Après le décès de son père, Sicaire devient tailleur de pierre et quitte la Dordogne pour s’installer à Yvrac, où il épouse Marie Ribeyre en 1803. Leur fils Pierre voit le jour en 1808 à Montussan.

© Archives départementales de la gironde – Cadastre
Comme son père, Pierre exerce le métier de tailleur de pierre. En 1835, il épouse Marie Dupuch et s’installe dans le village natal de celle-ci, à Saint-Loubès, plus précisément dans le quartier de Lescart. En 1848 naît leur fils Jean. Jean suit à son tour les traces familiales et devient tailleur de pierre. Il se spécialise dans la construction et l’aménagement des caves à vin. Un choix qui s’explique aisément : à cette époque, Saint-Loubès compte 993 hectares de vignes, selon le cadastre de 1824, contre 1 700 hectares en 1874. Le château Lescart produit alors une cinquantaine de tonneaux de vin. Il est possible que Jean ait travaillé pour le domaine, même si les archives ne permettent pas de l’affirmer avec certitude.
À 22 ans, Jean épouse Françoise-Adèle Andrieu. Il crée ensuite sa propre entreprise, spécialisée dans les caves à vin, et s’associe avec un autre Loubésien.
Mais nous sommes en 1870. Une période sombre, durant laquelle les jeunes hommes sont, par « tirage au sort », appelés à combattre. Le tirage au sort déterminait qui partait ou non, puis fixait la durée du service. Pour mémoire, la France de Napoléon III entre alors en guerre contre la Prusse de Guillaume Ier. Ce conflit entraînera lJa chute du Second Empire et la proclamation de la Troisième République, le 4 septembre 1870.
Beth a pu retrouver le registre matricule de Jean Gibaud. Elle se montre d’ailleurs étonnée de découvrir que son arrière-grand-père était blond !

© Archives Beth R. – Registre matricule
Après les épreuves de la guerre, le retour de Jean au village lui réserve un nouveau drame, qui bouleverse profondément la vie de la famille. Son entreprise a fait faillite et son associé a disparu.
La légende familiale raconte que, fou de colère, Jean aurait échafaudé un plan pour retrouver son ancien associé… avec l’intention de le tuer ! Entre-temps, son épouse a donné naissance à quatre enfants. Elle tente de le raisonner et parvient finalement à le convaincre de partir pour reconstruire leur vie ailleurs.
La famille embarque au Havre, à bord du paquebot « La Normandie », le 3 avril 1887. Le voyage dure huit jours.

© Archive Beth R. – Affiche de la Compagnie Générale Transatlantique
Le 11 avril, ils découvrent enfin New York, sous les yeux émerveillés des enfants. Parmi eux, Ferdinand Mathurin, dit Fred, l’arrière-grand-père de Beth, est alors âgé de 12 ans. Mais leur destination finale se trouve à plus de 500 kilomètres de là : la famille part s’installer à Rochester.
Selon le récit familial, ce choix serait lié aux relations qui auraient existé entre l’évêché de Rochester et le diocèse de Bordeaux. Cette hypothèse semble plausible : l’église Notre-Dame de la Victoire – Saint-Joseph (Our Lady of Victory), située au cœur de Rochester, est une église d’origine française fondée en 1868.

Notre Dame de la Victoire Saint Joseph (1868)
La famille Gibaud aurait notamment contribué au financement de son orgue. Toujours est-il que Jean devient le chauffeur de l’évêque de l’époque, Bernard John McQuaid. Adèle, quant à elle, est employée comme cuisinière, tandis que les enfants effectuent quelques menus travaux.
Le couple aura deux autres enfants, nés aux États-Unis. Au fil des années, Jean exercera différents métiers, notamment celui de fleuriste pendant 16 ans. Puis, à l’âge de 62 ans et jusqu’à la fin de sa vie, il aidera l’un de ses fils dans son activité de mécanicien automobile. Jean décède en 1930, à l’âge de 81 ans.
Intéressons-nous à présent à Ferdinand Mathurin, dit Fred, l’arrière-grand-père de Beth…
Fred, troisième enfant d’une fratrie de six, dont deux sont nés aux États-Unis, est le fils de Jean et Françoise-Adèle Andrieu. Il naît le 13 juin 1874 à Saint-Loubès. La famille quitte la France en 1887. Pour le jeune garçon, c’est un véritable bouleversement : quitter un petit village rural pour découvrir une grande ville, où personne ne parle français et où tout reste à découvrir. Ce nouveau monde, si différent de celui qu’il vient de quitter, ne manque pas de l’impressionner.

© Archives de Beth R.
À 18 ans, il rencontre Nellie Ellen Connelly, née à Cobourg, au Canada, une ville située presque en face de Rochester, de l’autre côté du lac Ontario. Ils se marient le 27 décembre 1893. Leur premier fils naît en juillet 1894. Il sera l’aîné d’une fratrie de huit enfants !
La naturalisation – 1894
En 1894, Fred devient officiellement citoyen américain. Il a alors tout juste 20 ans.

© Archives de Beth R.
Il débute sa vie professionnelle comme chauffeur. Mais son véritable rêve est de devenir chef de train. Il entre alors dans le monde du chemin de fer et travaille pendant neuf ans pour la New York Central Railroad, notamment comme ingénieur.

La New York Central Railroad (NYC)
Pourtant, son parcours ferroviaire va être interrompu par un événement survenu en 1900. Le 13 mars 1900, Fred comparaît devant le juge Charles B. Ernst pour une affaire qualifiée d’« agression au troisième degré ». Cette qualification correspondait à une forme d’agression parmi les moins graves.

Le registre indique que FRED est libéré à l’issue de sa comparution, sans peine mentionnée. Les documents retrouvés ne permettent toutefois pas d’en savoir davantage sur les circonstances de l’affaire ni sur les raisons précises de cette décision.
La nomination dans la police – 1912
Le 6 avril 1912, à l’âge de 38 ans, Fred est nommé au sein de la police de Charlotte. Deux ans plus tard, en 1914, il est promu chef de police, fonction qu’il exerce jusqu’en 1916. Il devient ainsi le dernier chef de police de Charlotte, dans l’État de New York, avant l’annexion de la ville à Rochester en 1916.

La vente du cheval et du « Runabout » – 1916
Le monde entre dans l’ère de l’automobile. Fred met alors en vente un cheval de 500 kg ainsi qu’un « runabout », une voiture légère à quatre roues, sans toit ni garde-boue, conçue pour être rapide. Il se sépare ainsi de ses biens hippomobiles pour se tourner définitivement vers la motorisation.

Les années difficiles : 1917-1921
Le dimanche 7 octobre 1917, un incendie se déclare dans l’épicerie que Fred tient avec son fils. Les pompiers pensent avoir maîtrisé le feu vers 22 heures, mais un câblage défectueux provoque un second départ de feu à 1 heure du matin. Les dégâts causés par l’eau sont considérables et anéantissent une grande partie du stock.

En février 1918, Fred fait l’objet d’une procédure de faillite. Soucieux de protéger ses fils, Joe, encore mineur, et Lee, alors au front, il obtient que leurs noms soient retirés de la procédure. Il assume ainsi seul les conséquences de la faillite, afin de préserver leur avenir et leur réputation.
Tout recommencer…
Après le double incendie et la faillite, Fred doit repartir de zéro. En 1919, il trouve un emploi de gardien et veilleur de nuit au pont de la rue Stutson. En 1930, il devient « bridge operator », un poste qui consiste notamment à surveiller le trafic maritime et à manœuvrer le pont pour permettre le passage des bateaux.

Le drame frappe la famille
- 1921 : Son fils aîné, Joseph d’Arcy, vétéran de la Première Guerre mondiale, meurt d’une méningite à l’âge de 27 ans. Ses funérailles sont un événement majeur à Rochester et se déroulent avec de grands honneurs militaires.
- 1930 : Fred perd son père.
- 1936 : Sa mère décède à son tour.
Deux fils à l’honneur en 1943
En 1943, Robert et Mark, deux des fils de Fred, engagés comme soldats pendant la Seconde Guerre mondiale, sont mis à l’honneur dans un article de presse.

28 juillet 1948 : le terrible accident du pont de Stutson
Le 28 juillet 1948, alors que Fred est aux commandes du pont, un grave accident survient. Un camion de charbon de 42 tonnes, victime d’une défaillance des freins dans la descente, traverse les barrières de sécurité au moment même où il lève le pont pour laisser passer un cargo. Le camion tombe dans la rivière Genesee et son chauffeur perd la vie. L’enquête conclut à l’absence de responsabilité de Fred et confirme qu’il avait respecté les procédures en vigueur. Cet événement le marque profondément. À la suite de cet événement tragique, Fred prend sa retraite en 1948, à l’âge de 74 ans. Il s’éteint en 1955, à l’âge de 81 ans. Son épouse lui survivra quelques mois et décédera le 28 décembre 1955.
Nous arrivons à présent à Frédérick Ferdinand Gibaud, le grand-père de Beth, fils de Ferdinand Mathurin et de Nellie Connelly. Il naît à Rochester, dans le comté de Monroe, en 1903.

La Grande Dépression : 1929-1933
La Grande Dépression, déclenchée par le krach de 1929, sévit durement aux États-Unis. Face au manque de travail, Frédérick Ferdinand quitte New York en 1933. Charpentier de formation, il s’installe à Détroit, où il trouve un emploi chez Ford Motor Company. En 1934, il épouse Louise Christina Lindberg. Le couple aura huit enfants. Frédérick Ferdinand s’éteint à l’âge de 88 ans. Parmi leurs huit enfants figure Martin John, le père de Beth. À sa naissance, en 1955, son père est âgé de 51 ans et sa mère de 43 ans. Martin John passe deux ans dans le Corps des Marines, puis travaille pendant 30 ans pour General Motors, avant de prendre sa retraite.

© Archives de Beth – Photo des parents de Beth
Voilà l’histoire d’une famille dont les racines sont fièrement ancrées à Saint-Loubès. Un grand merci à Beth de nous avoir confié son récit familial et de nous avoir permis de partager avec elle cette belle histoire de transmission, de générations et de voyages. Peut-être reste-t-il encore des membres de cette famille à Saint-Loubès ? Si c’est le cas, n’hésitez pas à vous faire connaître ! Beth sera certainement ravie de vous ajouter à son arbre généalogique, déjà bien rempli…
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