1945-2025 : 80 ans plus tard, des souvenirs toujours présents

1945-2025 : 80 ans plus tard, des souvenirs toujours présents

21 mai 2025 0 Par Lou

J’avais environ 8 ans en 1944. J’habitais le quartier Vivarnon à cette époque-là. Ma maison se trouvait à environ 700 mètres, quelque chose comme ça, du pont de chemin de fer de Cubzac. Non loin de là, il y avait le blockhaus construit par les Allemands, puis la jalle. Leur camp était à Ferrère, entre la jalle et la maison, au bout de l’allée menant à la rivière…


Mon père avait été fait prisonnier très tôt, ainsi que trois autres hommes de Saint-Vincent-de-Paul. Ils avaient été immédiatement envoyés en Allemagne. Nous nous retrouvions alors seules, avec ma sœur, ma mère et ma grand-mère. Mon père est revenu d’Allemagne à la fin de la guerre.

Et puis, mon cousin Jean était arrivé du Médoc pour faire son service militaire à Saint-Loubès. Il passait toutes ses permissions chez nous. En quelque sorte, il remplaçait un peu mon père. Il lui arrivait de nous amener parfois à l’école, qui se trouvait de chaque côté de la mairie. Sinon, ma mère nous installait toutes les deux sur le porte-bagage. Un jour, il avait trafiqué une remorque pour le vélo.

Plus grandes, nous allions à l’école avec de vieux vélos. Ils avaient des pneus en caoutchouc, maintenus avec des agrafes, alors en roulant, ça faisait « toc toc toc » sur la route !

Un jour mon cousin a entendu dire que les allemands passaient partout pour récupérer les pneus des vélos et des voitures, ainsi que les fusils et tout ce qui pouvait leur servir. Arrivé de Saint-Loubès en vitesse, il a camouflé les roues de la voiture et les vélos. On a alors tout caché dans la cuve. Lorsque les allemands sont arrivés à la maison, la voiture était sur cale. Ils ont tout fouillé sans rien trouver : heureusement !

Il y avait un immense marronnier devant chez nous, et un grand lavoir. Ma grand-mère avait fait faire une grande tranchée, très profonde. On y descendait par trois marches et on jouait là. Quand on entendait les bombardements on allait s’y cacher.

Les allemands avaient sympathisé avec ma mère et ma grand-mère. Ils venaient tous les soirs et on jouait avec eux. On s’amusait avec ma sœur à se courir après. Mais un jour, cela leur a sans déplu car on a failli être fusillées. Le chef a ordonné à ses soldats de tirer mais fort heureusement pour nous, ils n’ont jamais osé le faire…


Dans la tranchée, on entendait les bombes tomber. On ne comptait pas, il y en avait beaucoup.

Une fois, pendant un bombardement, ma grand-mère aperçut un train qui s’était arrêté sur le pont. Personne ne bougeait. Sous le pont, ma grand-mère descendit de sa charrette et tint fermement sa mule. Dans le fossé, le cantonnier de Saint-Vincent, qui rentrait chez lui, sauta de son vélo et cria à ma grand-mère : « Madame, ne restez pas là, venez dans le fossé parce que ça tire fort ! » Ma grand-mère ne bougea pas, tenant sa mule pour qu’elle ne s’échappe pas. Plus tard, le cantonnier déclara qu’il avait eu la peur de sa vie.


Un soir, les allemands ont dit à ma mère : « Demain vous fermerez tout, parce que demain soir pam pam pam ». Le lendemain à la maison, le 28 Août 44 (je ne sais plus si c’était un dimanche), ma tante et mon cousin de Bordeaux étaient là. Comme les avions ronflaient au dessus de nous, nous sommes allés dans la tranchée et on a plus bougé de là. Ça pétaradait de partout ! Dans la soirée, les ponts ont sauté.

 

 

Quand cela s’est arrêté, nous sommes sorties de la tranchée. La maison n’avait pas été touchée, mais ma grand-mère a pleuré, car un lustre en cristal s’était cassé. Nous sommes allées au bord de l’eau et nous avons vu le pont de chemin de fer cassé, et le pont routier détruit sur plusieurs piliers. La nuit, les Allemands sont partis en passant par la digue derrière la maison. Mon oie, qui me suivait partout comme un chien, a dû crier ; ils lui ont tiré dessus et n’ont laissé que la tête…

Les jours suivants, nous sommes allées nous ravitailler à Saint-André par le bac.

 

 

Reconstruction du pont ferroviaire (1946) © Sud-Ouest

 

Avant que les ponts ne soient reconstruits, les trains s’arrêtaient 3 fois par jour avant la Dordogne pour attendre les personnes qui venaient de Saint-André-de-Cubzac pour se rendre à Bordeaux. Vraiment, de voir ces ponts détruits, ça m’a fait mal au cœur, ça m’a beaucoup choqué, je m’en souviens bien.


Remerciements :

Merci Eliane d’avoir partagé ces souvenirs avec nous, merci pour votre accueil et votre joie de vivre !