Le fabuleux destin d’une loubésienne partie aux USA

Le fabuleux destin d’une loubésienne partie aux USA

19 mai 2025 3 Par Lou

Tout commence lorsque M. Dupont contacte le blog Saint-Loubès en Histoires, en quête d’informations sur la commune durant la première guerre mondiale. Très vite, il ajoute dans son mail qu’à cette époque-là vivait à Saint-Loubès une certaine « Marie Frelon » qui aurait eu « un destin extraordinaire »… Il ne nous en fallait pas plus… pour avoir envie d’en savoir plus ! Alors M. Dupont racontez-nous vite ce destin hors du commun de votre grande tante, Marie dite Blanche…


~ 1903 : La naissance de Marie

C’est dans le quartier « Guichon » plus précisément dans une maison toujours existante au chemin de Poumey, que Marie voit le jour le vendredi 2 janvier 1903 à Saint-Loubès. Fille de Pierre dit Joseph Frelon, vigneron loubésien et de Marie dite louise Cantillac. (Pierre-Joseph est le fils de François Frelon tonnelier à Saint-Loubès).

 

Marie bébé © Mme Barthelier et M. Dupont

 

Pour mémoire, Pierre-Joseph Frelon et Marie Cantillac, contraints de vendre leur propriété, partent vivre à Cavernes. Jean-Michel Dupont évoque le bombardement en Août 44 : « Mon arrière-grand-père Joseph s’échinait à déménager sa maison à la brouette avant le bombardement, suivant l’avis du maire, pour aller s’installer à Jean Videau. Malheureusement, Louise était dans sa maison lors du bombardement, on l’a dégagée des décombres mais Louise, restera infirme jusqu’à sa mort en 1958 » Mais ceci est une autre histoire !


~ 1903 – 1919 : L’enfance de Marie à Saint-Loubès

Marie passe une enfance tranquille avec son frère et sa sœur, dans la maison familiale dont les parents sont fièrement propriétaires. Très tôt, Marie se montre coquette, met les habits de sa mère, se regarde dans la glace… Son état de « campagnarde » dans un petit village, ne semble pas la ravir. Elle voudrait vivre « à la ville ». En 1915, son certificat d’études en poche elle rêve d’un autre avenir.

 

Certificat d’études primaires de Marie © Mme Barthelier et M. Dupont

 

Entre temps, en 1914, la grande guerre éclate. Le tocsin sonne à Saint-Loubès annonçant la mobilisation de tous les hommes. 89 loubésiens seront tués pendant ces 4 années de guerre.


~ 1917 – Débarquement des « Sammies* » à Bordeaux

Les soldats s’installent entre autres sur le port de Bassens. Des postes d’accostage, des installations ferroviaires, des zones de stockages, des entrepôts, des ateliers poussent le long de la Garonne. Saint-Loubès n’échappe pas à cela et c’est dans les palus que sera construite, jusqu’à Saint-Sulpice-et-Cameyrac, une voie ferrée indépendante, parallèle à la voie Bordeaux-Paris.

 

© René Buthaud, 1776-1917, Archives Bordeaux métropole, DR.

 

Il est possible que quelques loubésiens aient participé à cette construction, aux côtés des américains. Des appontements sur la Dordogne depuis les palus jusqu’à Izon, permettaient le débarquement par les gabarres d’armement, de matériel d’intendance, de matériaux de construction… Les munitions comme les cartouches, les grenades, les obus et les bombes étaient acheminés à Saint-Loubès…


~ Mais où les Américains étaient-ils cantonnés à Saint-Loubès ?

Il est difficile de le dire : peut-être que certains logeaient chez l’habitant. Certains parlent aussi d’hébergement au Château de Terrefort.

Ce que nous savons des américains dans la région :

  • La base n°2 comprenait les installations portuaires de Bassens, les entrepôts de Saint-Sulpice et d’Izon ainsi que le dépôt de munitions de Saint-Loubès.
  • Les communes environnantes faisaient travailler les « munitionnettes » dans la manufacture générale de munitions de Floirac, et autres usines de Cenon, Carbon -Blanc. Etc. Il est possible que des loubésiennes aient travaillé dans ces lieux.
  • Le grand père de Jean-Michel Dupont (neveu de Blanche) travaillait à Bordeaux dans l’usine CARDE produisant des Obus VB et des avions pendant la première guerre mondiale.
  • Il y avait un camp militaire à Lormont. Un hôpital militaire à Saint-Sulpice-et-Cameyrac.

Mais revenons à Marie….

Les soldats passaient matins et soirs devant la maison familiale. On comprend alors que du haut de ses 16 ans, Marie guettait les allées et venues de ces soldats venus de si loin. Où a -t- elle rencontré son futur époux ? Nous ne le saurons sans doute jamais !

 

Portrait de Robert Ward Chambers © Mme Barthelier et M. Dupont


~ 1919 : Le mariage

Il a fallu le consentement de ses parents pour que Marie puisse épouser le 2 juin 1919 à Saint-Loubès, Rufus, Robert Ward Chambers, âgé de 22 ans. (né en 1897 à Bussy dans L’IOWA). Robert Chambers, était alors sergent dans le 168ème régiment d’infanterie de l’armée américaine.

 

Robert et Marie le jour de leur mariage © Mme Barthelier et M. Dupont

 

Cette même année à Saint-Loubès, 3 mariages « mixtes » sont célébrés entre loubésiennes et américains !

Immédiatement après le mariage, le couple prend le bateau pour les États-Unis : direction Iowa.

 

Le départ en bateau vers les USA © Mme Barthelier et M. Dupont


~ Les années dans l’Iowa

Une fois arrivée aux USA Marie découvre le « nouveau monde ». C’est une véritable rupture. L’état d’Iowa est pauvre. Finalement Marie réalise qu’elle a quitté la campagne française pour arriver dans la ruralité américaine. Les beaux parents ont une ferme. En plus du travail dans sa propriété, son mari très attaché à sa terre, se « loue » pour d’autres travaux dans les fermes environnantes. Mais il n’a pas l’intention de faire une vie citadine, et cela ne convient pas trop à Marie.

Celle-ci change son prénom pour Blanche. Façon de revendiquer son appartenance française et ainsi se démarquer. Elle apprend très vite l’anglais dans sa belle- famille.

 

Marie devenue Blanche dans l’Iowa © Mme Barthelier et M. Dupont

 

Sa vie est tranquille bien que ne ressemblant pas à ce qu’elle espérait. Elle restera une dizaine d’année dans l’Iowa, le temps d’avoir ses deux enfants : Mildred (1920-2007) et Hélène-Louise (1923-2005).

 

Robert, Blanche et leurs 2 filles © Mme Barthelier et M. Dupont

 

N’ayant pas fait les formalités qui aurait validé le mariage aux USA, Blanche se sépare de Robert Chambers, dans les années 30. Elle garde son nom d’épouse et part s’installer à Chicago, avec ses deux filles.


~ Les années à Chicago 

Blanche découvre cette mégapole, aux mains de la mafia et d’Al Capone. Devenue rapidement une vrai citadine, elle se fait des relations dans le milieu politique. Elle reste en contact avec sa famille loubésienne et envoie régulièrement « des trucs américains » : des savonnettes, des produits de beauté, des chewing-gums. « Sa mère gardait toutes les sucreries pour les manger avec ses copines ! » nous confie Jean-Michel Dupont.

 


~ Ses retours en France

Blanche reviendra deux fois en France. La première fois, en 1946 à l’occasion de la naissance puis du baptême de Gisèle sa nièce, fille de sa sœur Madeleine-Renée.

 

Mado, Blanche et Pierrot à Soulac en 1952 © Mme Barthelier et M. Dupont

 

Elle en profitera pour reprocher à sa mère de manger avec ses copines les sucreries envoyées ! Puis, la deuxième fois en 1952. À son retour aux USA, sa famille reçoit une photo d’elle au volant de sa voiture. Elle décrit les nombreux gadgets « on appuie sur un bouton les vitres descendent…Tout est automatique ».

 

Blanche au volant de sa voiture Zéphyr  © Mme Barthelier et M. Dupont

 

Blanche fait carrière à Chicago, où elle crée son entreprise : « RB Frelon Cosmetics » ! Le fait d’être une française à Chicago dans ces années-là lui confère beaucoup de succès. Ses produits « hawaïens » rappellent le soleil et la bourgeoisie de Chicago qui se les arrache. « On peut dire que Blanche a su faire du marketing avant l’heure ! ». précise M. Dupont.

 

 

Blanche était proche du milieu politique, en particulier du gouverneur démocrate Stevenson, gouverneur de l’Illinois entre 1949 et 1953, opposant politique d’Eisenhower (Républicain, 34ème président des Etats-Unis de 1953 à 1961).

 

Blanche dans sa boutique dans les années 70 © Mme Barthelier et M. Dupont


~ Les années Floride

En 1972, elle vend sa boutique de Chicago et part s’installer sous le soleil de Floride.

 

 

« Je suis le seul à avoir vu Blanche car je suis allé aux États-Unis en 1978 et en 1979. » Blanche lui avait dit :« Je viendrais te chercher à la station de bus avec le tee-shirt bleu blanc rouge ». « Elle était retraitée et vivait dans une belle maison avec piscine. J’ai aussi pu rencontrer ses deux filles. J’avais 20 ans. J’ai toujours su qu’on avait une grande tante en Amérique. Tous les ans elle envoyait des cartes de Noël. On voyait des images enneigées avec le Père Noël, un peu bling bling comme savent faire les américains. J’étais amateur de rock et à 20 ans l’appel des USA s’est fait pressant ! J’aurais préféré qu’elle soit à Memphis ou à Nashville, mais ce fut un voyage et une rencontre dont je comprends l’intérêt maintenant. Rencontrer une tante qui a vécu une telle vie, c’est quand même exceptionnel. »


~ Et ses filles ? 

Hélène, dont le fils Franck s’est tué en voiture au début des années 60, était mannequin. Tombée sous les griffes d’un lieutenant d’Al Capone, Blanche a pu faire intervenir ses relations politiques pour la sortir de ce milieu.

 

Hélène et Mildred © Mme Barthelier et M. Dupont

 

Mildred a eu un parcours particulier. Mariée à un militaire, lorsque celui-ci rentre de campagne en 1943, Mildred est enceinte…mais ce ne peut pas être lui le père ! L’enfant prénommé John, est abandonné. Blanche réussit à le faire placer dans une famille très correcte, sans passer par l’adoption, avec la complicité d’un avocat de ses relations. Très tôt, John a su qu’il était adopté. Ses recherches l’ont conduit vers M. Dupont qui a découvert ce cousin en 2023 tout simplement par un courriel. John est venu en France à l’âge de 81 ans rencontrer sa famille française. Les deux sœurs sont longtemps restées près de Blanche qui ne leur a jamais appris le français !

 

 

Pour conclure, Blanche a une vie trépidante, riche en relations, une vie extraordinaire pour une jeune loubésienne rêvant d’aventures citadines. Finalement c’est la vie qu’elle attendait lorsqu’elle regardait les soldats américains passer devant chez elle. Pourtant, elle n’a jamais oublié ses racines loubésiennes. Elle décède le 17 Août 1989 à Tampa en Floride, à l’âge de 86 ans.


*surnoms donnés aux soldats américains en référence à l’oncle Sam


 

Portrait de Blanche Frelon © Mme Barthelier et M. Dupont

 

Remerciements :

  • M. et Mme Dupont pour leur témoignage
  • Mme Barthelier Gisèle (fille d’une sœur de blanche) qui a fourni l’album de photos familiales rempli de nombreuses photos commentées, permettant de retracer cette vie extraordinaire.

Sources :

Lou & Ermine