À travers les yeux d’un garçon de 9 ans en 1944

À travers les yeux d’un garçon de 9 ans en 1944

1 décembre 2025 0 Par Reinette

Retracer la mémoire de ceux qui ont vécu la guerre permet de mieux comprendre l’impact du conflit sur les familles, les villages et les enfants de l’époque. Gérard, né en 1935 à Bordeaux, fait partie de ces témoins dont l’enfance a été profondément marquée par les événements…


~ Enfance en temps de guerre

Pendant la guerre contre les Allemands, Gérard vivait alors dans le quartier de la Bastide à Bordeaux. Il raconte : « Notre maison se trouvait à la Benauge, juste à côté d’une DCA qui tirait chaque nuit. Avec mes parents, nous traversions la rue pour nous mettre à l’abri dans la cave d’un voisin. Comme il devenait très difficile de se ravitailler et que nous étions trop exposés à ce véritable enfer, mon père décida d’abord de nous mettre à l’abri au château Mathereau, à Sainte-Eulalie, où son grand-père était chef de cultures. À partir de ce moment-là, nous n’avons plus manqué de rien. Nous mangions même de la viande, car il arrivait que des vaches soient abattues clandestinement dans les cabanes des vignes. J’allais à l’école des garçons Hector-Ducamp, à Saint-Loubès, à pied, depuis Sainte-Eulalie : plus de trois kilomètres. Je portais un petit panier pour le repas du midi et une bûche de bois pour alimenter le poêle de la classe. »

 

Château Mathureau à Sainte-Eulalie – Le Chai

 

Par la suite, la famille emménage à Jean Videau, à Saint-Loubès, dans une maison inoccupée qui appartenait à la tante de son père.

« Avec les voisins du quartier, nous jouions aux “piastres”, un jeu d’argent. On traçait un cercle au sol et, au centre, on plaçait un bouchon (un morceau de manche à balai d’une vingtaine de centimètres) sur lequel chaque joueur déposait sa mise, une petite pièce tenue en équilibre. Il fallait “décaniller”, c’est-à-dire renverser le bouchon, en lançant une piastre en fer. Le tireur remportait les pièces tombées hors du cercle, tandis que celles restées à l’intérieur étaient remises sur le bouchon pour la manche suivante. J’étais très bon à ce jeu ! »

À cette époque, il existait des clans de jeunes qui s’affrontaient régulièrement : « Je me souviens avoir tiré à la fronde avec le clan de Jean Videau, contre celui de Toignan ou celui du bourg. Malgré tout, il y avait rarement des blessés. »


~ Entre insouciance et danger

Un jour, les FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) sont arrivés précipitamment en voiture dans le bourg pour avertir les habitants que les Allemands se dirigeaient vers Saint-Loubès. Ils ont demandé à tout le monde de se cacher : « Nous nous sommes tous réfugiés au cimetière, mais finalement les Allemands ne sont jamais venus : ils se sont arrêtés à Yvrac. Un autre jour, alors que j’étais à l’école, les Allemands ont envahi notre établissement. Ils ont fait sortir tous les enfants dans le jardin derrière le bâtiment, ensuite ils se sont emparés de tous les livres et les cahiers et devant nos yeux ont tout brûlé. De ce jour-là, les Allemands ont occupé l’école et nous on n’a plus eu d’école. »

Gérard garde toutefois en mémoire la gentillesse d’un soldat allemand qui, un jour, lui a acheté du chocolat dans l’épicerie où il faisait des provisions avec sa tante. En revanche, son plus mauvais souvenir à Saint-Loubès remonte à l’époque où, à Jean Videau, des avions passaient au-dessus de leur maison dans un vacarme assourdissant, en direction de Cavernes pour aller bombarder la raffinerie de pétrole…

 

Raffinerie de pétrole de Saint-Loubès

 

Ce jour-là, leur voisin est accouru chez eux ; pour les mettre à l’abri, il a saisi sa jeune sœur sous un bras et Gérard sous l’autre, avant de les conduire en hâte vers le moulin. À cette époque, la commandature allemande s’était installée à Cavernes, dans la demeure bourgeoise de Max Linder.

 

© Musée de Belfort – Plaque de l’Ortskommandantur de Belfort

 

Gérard n’a gardé aucun souvenir de la libération de Saint-Loubès, car toute sa famille est retournée vivre à Bordeaux, rue des Augustins, immédiatement après le bombardement de Cavernes. En 1973, Gérard, qui avait alors fondé une famille, est revenu s’installer à Saint-Loubès.


Nous le remercions chaleureusement d’avoir accepté de partager avec nous ses souvenirs de cette période troublée.

Reinette et Muguette