Rencontre autour d’un puits artésien
Dans le souci de nous faire partager son intérêt pour un ouvrage, M. Fasilleau propose de se retrouver un vendredi après-midi à son domicile. Ce jour de novembre très ensoleillé, nous voilà partis à pied à environ 1 km de chez lui, pour découvrir à moitié caché par des ronces et autres feuillages, un puits artésien d’un diamètre d’au moins 3 mètres. Magnifique ouvrage de pierres, qui ne demande qu’à être restauré pour en apprécier sa valeur. Il nous faut franchir un petit pont en pierres pour y accéder.
~ Pourquoi l’eau jaillit-elle ?
Servons-nous de la définition proposée par le SIGES (Service d’Information pour la Gestion des Eaux Souterraines en Aquitaine) : un « puits artésien » est une exsurgence, c’est-à-dire une émergence d’eau souterraine, provenant de la seule infiltration des eaux de pluie formant un puits où l’eau jaillit spontanément ou par forage.
~ Où se cache ce puits ?
Répertorié par le SIGES comme (entre autres) tous les puits, fontaines, sources… de la commune, nous pouvons le situer très exactement dans le quartier « Les Grésaux », sur un terrain privé. Nous connaissons même sa profondeur qui est de 74,5 mètres !
~ Quelques rappels
Souvenons-nous qu’en 1917, lors de la première guerre mondiale, la Base n°2 des américains comprenait les installations portuaires de Bassens, les entrepôts de Saint-Sulpice et d’Izon, le dépôt de munitions de Saint-Loubès. Le dépôt de munitions se trouvait dans les palus. Les soldats s’installaient, proches de puits artésiens que l’on peut voir sur la carte du SIGES. Un appontement situé sur la Dordogne proche du Jacoutet, dont il ne reste semble-t-il quelques pieux, permettait aux gabares de décharger les munitions et autres fournitures.
~ Autres puits artésiens dans la région
Aujourd’hui disparu, ce puits artésien mis en valeur par les propriétaires d’alors, se trouvait à Saint-Loubès dans le domaine de Chartran.

Région Nouvelle-Aquitaine – Inventaire Général du Patrimoine Culturel – Chabot Bernard et Dubau Michel (photographes)
Un autre puits foré par cette entreprise se trouve à Villeneuve (proche de Blaye) nous apprend Mme Riberolle Jennifer dans son enquête pour l’inventaire du patrimoine en nouvelle aquitaine en 2012.

Ce puits situé dans le quartier de Sautereau, ressemble sensiblement au puits artésien des Grésaux. Aujourd’hui lui aussi asséché, il est vraisemblablement issu de la même nappe.

© Archive personnelle de Madame C. Tessier (1959)
~ Revenons à notre puits des palus
Datant très certainement de la moitié du 19ème siècle, nous lisons sur la plaque métallique « Perié et Bellamy forage Bordeaux ».
Le puits des Grésaux est ceinturé d’une grille métallique. Un petit portillon permet l’accès au bassin principal. 4 petits piliers, aujourd’hui disparus, maintenaient le bassin suspendu de forme carrée (de mémoire de M. Roux).
En franchissant la grille, nous pouvons apercevoir une plaque en fonte où l’on peut lire le nom de l’entreprise ayant effectué le forage. Le bassin principal de forme ronde et de diamètre d’environ 3 mètres, possédait 4 clapets permettant d’emprisonner l’eau ou de la laisser couler vers l’extérieur. Sur l’un des côtés (à droite du portillon, côté route) il y avait en contre-bas un autre système de bassin alimenté par un des clapets quand celui-ci était ouvert.
Laissons M. Roux (né dans les palus et y habitant toujours), neveu du maire Serge Roux et beau-père de M. Fasilleau évoquer ses souvenirs d’enfance en lien avec ce puits…

© Lou (2024)
« Nous allions chercher l’eau pour boire. Mais nous pouvions fermer les écluses, et alors ça devenait une piscine dans laquelle nous nous baignions l’été dans cette eau fraîche. Les femmes venaient y laver le linge de la famille. En 1952, nous partions à pied à l’école du village. Certains copains se levaient très tôt pour chercher l’eau avant de nous rejoindre. De l’autre côté du puits il y avait une buse qui servait de station de pompage. En particulier lorsqu’il a fallu inonder les vignes attaquées par le phylloxéra. Le puits artésien alimentait tous les quartiers environnants ; les fermes, les champs. Directement creusés dans terre, les « puisottes » recueillaient l’eau de la Dordogne, que nous laissions reposer afin que la vase se dépose, nous nous servions de cette eau pour les lavages courants et l’arrosage. »
Au fur et à mesure de son témoignage, nous sentons M. Roux proche d’autres confidences plus personnelles… C’est ainsi qu’il nous raconte que du haut de ses 11 ans, il ne rechignait pas à la corvée de l’eau, malgré le kilomètre qu’il fallait parcourir pour ramener les bidons d’eau. Nous allons enfin comprendre pourquoi : sur le chemin, une jeune fille ne le laissait pas indifférent, et plusieurs allers-retours étaient nécessaires pour la voir et lui parler. Comment finira cette histoire ? Quelques années plus tard, par un mariage !
M. Roux était également un « chenapan ». Avec ses copains, cachés dans la même buse nommée ci-dessus, ils s’amusaient à placer un portefeuille sur le milieu de la route face au puits, bien sûr relié à une corde qu’ils tiraient lorsqu’on cherchait à s’en emparer. Beaucoup se sont fait prendre à ce petit jeu.
~ Assèchement du puits
Il semble que l’installation d’entreprises (telles que l’usine BSN Saint-Gobain à Vayres), gourmandes en eau, aient signé l’assèchement de la nappe phréatique qui alimentait ce puits. Les conséquences ne se font pas attendre : l’eau s’arrête de jaillir naturellement du puits. Afin de pouvoir prélever l’eau restante, servant principalement à l’arrosage, il a fallu modifier légèrement le système de puisage. C’est pour cela qu’aujourd’hui on peut toujours apercevoir un tuyau en polyéthylène. Petit à petit, et au fur et mesure des années, par manque d’eau, ce puits a été laissé à l’abandon.
En 1952 l’électricité arrive dans le quartier, et il faudra attendre les années 60 pour avoir l’eau courante. La parcelle où se trouve le puits eu différents propriétaires, dont la famille Renaud Chauvet, et actuellement le terrain appartient à Mme Tessier que nous remercions sincèrement.

© Monsieur Fasilleau (2024)
Voilà un bel ouvrage situé dans le quartier « les palus », témoin d’une belle histoire. Malheureusement, nous n’avons pas de photos de ce puits lorsqu’il était encore en activité. Cependant il est important de rappeler que le puits est sur une propriété privée et que malgré la curiosité de tout à chacun l’accès est interdit. Des panneaux en bordure de propriété rappellent cette interdiction. La propriétaire, par contre n’interdit pas d’observer ou de photographier l’ouvrage depuis la route !
Nos ouvrages ont une histoire, à nous de ne pas les oublier…
Nous remercions :
• Madame Tessier, propriétaire des lieux, pour nous autoriser à publier cet article
• Monsieur Fasilleau, pour avoir sollicité les blogueuses de Saint-Loubès en Histoires et fait découvrir cet ouvrage
• Monsieur Roux, pour nous avoir révélé quelques souvenirs d’enfance.
Sources :
- https://sigesaqi.brgm.fr/?page=ficheMaCommune&codeCommune=33433
- https://habitantslieuxmemoires.gpvrivedroite.fr/articles/les-americains-a-bassens1917
Par Lou et Ermine




Ce transfert dans le passé est très intéressant