Petite histoire de l’impasse des tonneliers

Petite histoire de l’impasse des tonneliers

7 juillet 2023 0 Par Lou

Et si nos rues racontaient leur histoire

 

L’âme du vin se cache-t-elle dans la barrique… ou dans le savoir-faire des tonneliers ?

Un métier, une passion, une expertise

Jusque-là appelés charpentiers de tonneau, les tonneliers se sont organisés en corporation dès le IXe siècle et voient leur statut et leurs privilèges confirmés en 1444 par Charles VII. Au XVIe siècle, Bordeaux obtient une législation pour imposer « sa » barrique, afin de s’assurer un monopole générateur de profit. Les tonneliers étaient placés sous la protection de Saint-Jean, patron de leur corporation, et leur apprentissage durait autrefois 3 ans. Aujourd’hui, en Gironde, la transmission du savoir-faire se fait dans l’établissement public local d’enseignement et de formation professionnelle agricole de Bordeaux Gironde (EPLEFPA), à Blanquefort.

 

© Larousse.fr – Tonnellerie

En 1874, le Bordelais comptait plus de 60 employeurs, 2000 ouvriers tonneliers et des centaines d’artisans. En 1940, on comptait en France une soixantaine de tonneliers. D’après le KOMPASS (annuaire des entreprises), la Gironde compterait actuellement une trentaine d’entreprises de tonnellerie en bois. Le 29 mars 2023, certaines d’entre elles ont organisé une journée portes ouvertes « je touche du bois !» afin de faire connaître leur métier et leur savoir-faire.

 

Mariage subtil entre bois et vin

Artisans exigeants, « experts en chêne, acteurs de la fabrication, les tonneliers prennent part à l’élevage et à la constitution des grands vins » nous dit François Witasse, président, du syndicat de la tonnellerie du Sud-Ouest (Gironde, Brive-la-Gaillarde et Gaillac). Le tonnelier déguste les vins afin d’adapter ses bois ou son type de chauffe. La chauffe est la signature de la tonnellerie, car c’est elle qui détermine la qualité du tonneau.

 

Des petites bêtes venues d’Amérique…inquiétude des tonneliers car moins de vignes, c’est moins de tonneaux !

En 1864, Le phylloxera, puceron parasite, se trouve dans les bagages d’un soldat français rentrant des USA, et plus précisément dans quelques ceps de vignes. Ce puceron donnera le nom à la maladie des vignes qui va contaminer l’ensemble des vignobles. Bien que les bordelais soient persuadés que la maladie ne touchera pas leurs vignes, la maladie arrive à Floirac en 1869, mais provoquera les plus gros dégâts après 1872.

Ulysse Gayon et Alexis Millardet, tous deux scientifiques du 19ème siècle et ayant exercé leurs fonctions de chercheurs et d’enseignants à Bordeaux, mettent au point la bouillie bordelaise (fongicide qui est un mélange de chaux et de sulfate de cuivre utilisé contre le mildiou- champignon, venu lui aussi des USA-). Cependant, pour lutter contre le phylloxera, Alexis Millardet va greffer les cépages français sur les plants américains.

 

Saint-Loubès et ses tonneliers

La vigne est une culture ancienne à Saint-Loubès. Dès l’époque gallo-romaine, la Dordogne est utilisée comme voie de communication et de transport. Au XIVe siècle, le vin était transporté du port de Cavernes vers Bordeaux. La gabare était alors un chaland pouvant porter de 10 à 20 tonneaux. Au XIVe siècle, le trafic fluvial est riche et varié avec entre autres le bois de chêne du Massif Central pour la fabrication des tonneaux dans le Bordelais.

Avançons dans le temps et retrouvons-nous au moment de la crise du phylloxera. Paradoxalement, cette crise voit l’augmentation des vignobles, par la mise en culture des Palus. Pour lutter contre la maladie, les loubésiens, vont procéder à la submersion des vignobles des Palus, selon le procédé inventé en 1868 par le docteur Seigle (1824-1890). Il s’agit de submerger les vignes en bordure de cours d’eau durant l’hiver afin de noyer les insectes qui hibernent sur les racines de la vigne.

© Archives départementales de la Gironde – Port de Cavernes à Saint-Loubès (1854)

Selon les propos de Pierre Bardou, « À Saint-Loubès les barriques sont fabriquées sur place. Les statistiques de la Gironde nous donnent les noms des tonneliers qui étaient établis à Saint-Loubès en 1874. Il s’agit de Messieurs Carsoulle Gendre de baron, Carteyron, Court, Dessalle, Dutruch, Laur, Espiaut, Firmin Leslesques. En 1899, une archive de la commune nous révèle l’existence de 8 tonneliers employant 9 ouvriers et deux garçons de moins de 18 ans. En outre, 3 de ces tonneliers travaillaient en famille. En 1892 fut créée la section de Saint-Loubès de la Chambre syndicale des ouvriers tonneliers de Bordeaux et du département. Son siège se situait au café national. De deux membres en 1892 elle est passée à 23 en 1906.

 

© Henry Guillier – Carte postale de Saint-Loubès – Hôtel et Café Nation et la Grand rue (1907)

Qu’en est -il aujourd’hui ? La baisse des salaires et une première amorce de régression amena une grève très dure à laquelle participa la section de Saint-Loubès. Les prévisions d’Augustin de Comet se réalisaient progressivement. Le vignoble, de plus en plus concurrencé, avait tendance à se réduire et la guerre de 14 apportait son triste cortège de deuils et plus tard encore bien des bouleversements économiques.

 

© Retronews – Le Grand National 28/08/1906

Enfin le mode d’expédition des vins se modifiait : la barrique cédait la place à la citerne du négociant venant charger à domicile. Toutes ces raisons entraînèrent la disparition progressive de cet artisanat qui avait connu depuis le Second Empire un essor remarquable. »

Toutefois, ce noble métier n’a pas disparu pour autant. Certains châteaux bordelais ont leur tonnelier attitré, d’autres font appel aux quelques tonnelleries de la région. Et enfin, il faut croire en l’avenir, pas de bons vins sans bons tonneliers !

 


Pour s’amuser, un petit quiz !
La barrique bordelaise ou l’écrin d’un vin exceptionnel

1. Quelle est la contenance d’une barrique bordelaise ?
2. Qu’est-ce qu’une « douelle » ?
3. Combien mesure la douelle ?
4. Combien y a-t-il de cercles galvanisés ?
5. Comment s’appelle le robinet du tonneau ?

Réponses :
1. 225 litres soit 300 bouteilles de 0,75 L
2. Une douelle, ou douve, est une pièce en bois de chêne qui forme avec d’autres la paroi des tonneaux.
3. 95 Cm
4. 6 ou 8. On utilise également des cercles de châtaignier, appelés feuillards (branche fendue en deux qui sert à faire des cercles).
5. Cannelle : robinet en bois fixé à un tonneau ou à une cuve pour assurer le tirage


 

Sources :