Cavernes au fil de l’eau
Arrivant de Libourne, la Dordogne longe tranquillement les quelques dizaines de kilomètres de berges loubésiennes. Un arrêt s’avère indispensable dans le petit village de Cavernes, aujourd’hui port de plaisance. Il y a bien longtemps que ce port est connu. On en trouve traces dès le XIIème siècle.

Cavernes (près de Saint-Loubès) – Les bords de la Dordogne
Edouard III, roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine (l’Aquitaine est anglaise entre 1154 et 1453), confirme en 1336 le transport fluvial, et par la même la perception du droit de pilotage également appelé « droit de cavernière » ou droit de marée. Dans la mesure où Edouard III confirme ce droit, on peut penser que le transport fluvial existait bien avant. Jean Ducasse rapporte le fait que le transport existait même avant 1270, date à laquelle les bourgeois de Libourne assuraient le service des cavernières.
Le droit de cavernière était une prérogative permettant à la Jurade de Libourne de nommer les pilotes et les marins de son choix chargés de transporter les voyageurs de Libourne à Cavernes. En 1598, le dénommé Goubelet était gabarier. Entre 1602 et 1696, Cavernes compte 9 familles de Gabariers. Au début du 20ème siècle, il y a 3 bateliers. En 1903, André Goudichaud, prend la succession de son père et sera le dernier gabarier de Cavernes. Le fleuve voit sa dernière gabare dans les années 1940.
~ Cavernes : le transport de voyageurs
Tout d’abord, élucidons (si possible) cette question ! Est-ce que le village de Cavernes a donné le nom au bateau ou est-ce le nom du bateau « cavernière » qui a donné le nom au village ? Il y a deux écoles : l’une considère que Caverne en latin « caverna » ou « cavus », creux, trou, est l’endroit le plus profond de la Dordogne. Pour Marc Besson, il n’y a pas de doute, c’est bien le bateau qui a donné son nom au village. Ce dernier précise, que les Latins appelaient les cales des navires « cavernae navium », endroits où les passagers se mettent à l’abri. Le temps aidant, « in cavernam » est devenu « dans la cavernière ». Ainsi toutes les gabares effectuant le passage – Libourne > Saint-Loubès – furent baptisées « cavernière ». Cavernes étant le lieu de débarquement ou d’embarquement des voyageurs.

Le port de Cavernes à marée basse sur les bords de la Dordogne
La cavernière est une gabare entre 12 et 14 mètres de long et 4m à 4m50 de large. C’est un bateau à fond plat (sole), permettant, avec un faible tirant d’eau, de porter un maximum de charge. Par souci de confort, pour les quelques 40 voyageurs, on dispose des bancs et même un petit compartiment distinct, ancêtre de la première classe !
~ À Cavernes, Hop, Hop, Hop !
Ainsi criait aux quatre coins de Libourne un portefaix, de jour comme de nuit, un peu avant la pleine mer. Les voyageurs sortaient de la ville par la Porte Neuve ou Porte de Cavernière, payaient un droit de passage avant de monter à bord où ils payaient le trajet.

© Bastides 33 – Port maritime de Libourne
L’itinéraire depuis Libourne jusqu’à Bordeaux, était mixte, c’est-à-dire mi par eau-mi par terre : on venait de Libourne en bateau jusqu’à Cavernes, puis l’on repartait à pied ou à cheval jusqu’à Lormont (soit 11km et environ 2 heures de marche) où l’on reprenait un bateau pour arriver à Bordeaux. En 1763 le passage pour Bordeaux se fera à la Bastide. Entre Libourne et Bordeaux, il y a 72 kilomètres par voie d’eau, (24 km de Bordeaux au bec d’Ambès et 48 Km du bec à Libourne). Il fallait compter 5 heures de traversée.

Saint-Loubès (Gironde) – Cavernes, le Port
Arrivés à Cavernes, les voyageurs pouvaient se restaurer à l’auberge et même y passer la nuit. Les plus fortunés louaient un cheval pour se rendre à Bordeaux. Les arrivées et les départs de la cavernière étaient soumis aux marées, ce qui représentaient une aubaine pour les aubergistes du village qui proposaient gîte et couverts aux voyageurs. Le village est ainsi devenu très vite prospère.
~ Débarquer à Cavernes
L’activité de la cavernière commence à péricliter vers 1810. Le droit de cavernière et sa perception vont subsister jusqu’en 1825, mais le transport de voyageurs cesse en 1823. Les raisons sont multiples :
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L’amélioration des chemins conjointement à l’extension des voitures de poste ;
- L’achèvement en 1826 de la route Bordeaux – Libourne (actuelle N89) ;
- Le lancement des travaux du Pont de Pierre en 1810 (qui s’achèveront en 1822) ;
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La pose de la première pierre du Pont sur la Dordogne le 29 août 1820 ;
Avant le pont Eiffel, un premier pont avait été édifié en 1839 à la demande de Napoléon Bonaparte. Il a été emporté par une tempête trente ans plus tard. Reconstruit par Gustave Eiffel, entre 1879 et 1883, il est à nouveau détruit pendant la Seconde Guerre Mondiale, et rebâti par son petit-fils.

© Coll. Association historique du Cubzaguais (ARHAL) – Pont suspendu de Cubzac
- L’arrivée du chemin de fer en 1838 qui relie Libourne à Bordeaux (le train Paris > Bordeaux passe pour la première fois à Saint-Loubès le 13 septembre 1852).

Saint-Loubès (Gironde) – La Gare, arrivée du train de Libourne
~ Cavernes : transport de marchandises
C’est par gabares (bateaux de 8 à 14mètres et pouvant avoir 1 à 2 mâts) que se fait le transport de marchandises. Dès 1737, on trouve trace de transports réguliers de vin, dont l’activité est plus importante en septembre. S’installent à Cavernes et Saint-Loubès des tonneliers (impasse des Tonneliers) ou des charpentiers de barrique. L’activité y est florissante, également avec le transport des tuiles fabriquées à Saint-Sulpice-et-Cameyrac, le transport des carrassonnes (piquets de vignes), les bois de merrains ou bois de châtaigniers pour fabriquer les douelles (pièce de bois qui forme la paroi des tonneaux).

Saint-Loubès (Gironde) – Le Port de Cavernes
L’activité, qu’elle soit de marchandise ou de voyageurs, ne cesse d’augmenter, si bien qu’en 1764 on construit un Peyrat, ponton, pour faciliter l’embarquement des voyageurs et des marchandises. En 1783, on aménage l’accès au port par des pavés. Pendant la Révolution, on trouve même des caboteurs bretons chargés de blé pour alimenter les 7 moulins à vent de la commune de Saint-Loubès.
Certainement que le transport d’un autre type de marchandises a vu le jour pendant la guerre de 14-18. Les américains, arrivés en 1917 à Bassens, choisissent Saint-Loubès pour établir leur dépôt de munitions, plus précisément à proximité de Cavernes dans le marais du Réaux. À l’embouchure du Jacoutet, un appontement est construit permettant aux gabares de débarquer les munitions arrivant de Bassens.

© National Archives at college park – Appontement de Saint-Loubès en construction
~ Cavernes : port de pêche
En « yole », petite embarcation légère et allongée à faible tirant d’eau et propulsée à l’aviron par la godille, ou en « filandière », bateau de pêche ou de transport de marchandises utilisé pour la pêche au filet pour l’esturgeon, l’activité de pêche est très fructueuse jusqu’au 20ème siècle.
L’esturgeon, appelé localement « créac » ou « créa » ou encore « créat », est d’abord pêché pour la qualité et le goût de sa chair. Ce n’est qu’au XVIIIème siècle que l’on s’intéresse à ses œufs. D’avril à août, les esturgeons et les aloses remontaient l’estuaire pour se reproduire sans se soucier des pêcheurs cavernais qui les attendaient au Bec d’Ambès ! Au 17ème siècle on comptait 9 familles de pêcheurs. Il en restera 5 au 18ème.
Transport de voyageurs ou de marchandises, Cavernes est un lieu plaisant : boutiques, cafés, auberges ou encore salles de billard se multiplient. Tout ceci témoigne du bien être des habitants. Le 18ème siècle est l’âge d’or de Cavernes, comme le précise De Comet « il est des fortunes qui ont pris là leur premier écu ».
~ Cavernes : Port industriel
La Société Deutsch de la Meurthe, originaire d’Alsace, possède déjà une raffinerie en Normandie mais souhaite s’implanter dans le Sud-Ouest de la France. Pourquoi s’installer à Cavernes ?
- Impossible à Bordeaux suite à un important incendie en 1869 d’une gabarre chargée de produits pétroliers qui a incendié, avant de sombrer, 17 autres navires ancrés dans le port !
- L’épouse d’un fils Deutsch vient de Naujac et Postiac, ce qui laisse supposer que la région est un peu connue ;
- Cavernes se situe dans le dernier méandre de la Dordogne : la profondeur est assez grande (6 à 7 mètres), rendant accessible les navires à forts tirants d’eau ;
- La voie ferrée passe non loin du port ;
- En 1897, une canalisation reliant la gare à la raffinerie est établie. En 1912, la raffinerie est reliée à la voie ferrée Bordeaux-Paris ;
- Saint-Loubès avec ses 2365 habitants, présente alors une réserve de main d’œuvre potentielle pour la raffinerie.

Saint-Loubès – Un coin des Usines à Pétrole de Cavernes
Le port connaît alors d’importantes modifications, mais les navires pétroliers ne déchargent pas directement à l’estacade qui ferme l’entrée du port. Leur cargaison est transférée sous formes de barils, sur des gabares jusqu’à Cavernes.
~ Les effets de la raffinerie sur les habitants de Cavernes
Cavernes, devenu une zone à risque, est sous la menace d’un accident majeur. Le fleuve que se partagent gabariers et autres bateaux pour raffinerie, devient source de conflit. Une pétition de marins en 1893 exprime le danger que représentent les faisceaux de pieux pour la navigation qui peuvent causer des avaries de jour comme de nuit, car faiblement éclairés et signalés. Leurs réclamations obligent la raffinerie à rapprocher les faisceaux de la rive.

51 habitations sont situées à moins de 500 mètres. Des mesures de sécurité se mettent en place : talus de terre et de sable, pompes à incendie. Sans autorisation la raffinerie s’agrandit avec 2 réservoirs supplémentaires de 2 millions de litres chacun. Les eaux résiduaires non traitées polluent les puits, tuent les poissons. En 1936, un rapport de la gendarmerie signale une fuite de 500 litres de produits pétrolifères dans la Dordogne. La Mairie recevra plusieurs plaintes. La société s’engage à prendre les mesures nécessaires…car la société apporte aussi des intérêts à la commune !
En 1899, on recense 79 ouvriers : parmi eux, 20 femmes et 3 adolescents de moins de 18 ans (2 garçons, 1 fille). Il semble par contre que les responsables ne soient pas de la commune. La société des fils Deutsch finance la construction d’une école (1902-1971). Un poste de douane est créé. La raffinerie est en constante évolution. En 1922, Émile Deutsch s’associe au Groupe Shell pour fonder la société des Pétroles Jupiter.
~ Le déclin de la raffinerie
D’autres installations voient le jour à Pauillac, le site de Cavernes devient un site secondaire. Pendant la guerre, l’usine devient un dépôt de carburant appartenant à la société Shell, réquisitionné et surveillé par les allemands.
L’histoire de la raffinerie se termine par sa destruction brutale lors du bombardement américain du 8 août 1944. 2000 bombes en 3 minutes. Les troupes allemandes quittent le Sud-Ouest et toute infrastructure pouvant rendre service aux allemands est une cible potentielle. Plusieurs sites sont bombardés par les alliés : poudrerie de Saint-Médard-en-Jalles, installations pétrolières de Blaye, de Pauillac, du bec d’Ambès. Les dégâts sont sérieux puisque près de 50 bâtiments sont considérés comme irréparables. Le Peyrat et la place du port de Cavernes sont aussi très endommagés et nécessitent des travaux. On déplore une trentaine de victimes.

Extrait de Conseil Municipal Saint-Loubès (1945)
~ Cavernes : port de plaisance
Le rapport du service maritime de la Gironde du 20 avril 1946 scelle le sort du port de Cavernes. Le directeur du port autonome donne son accord pour la reconstruction des habitations et fait remarquer que le trafic du port de Cavernes est (à ce moment-là) à peu près nul. Il est peu probable qu’il augmente. Le maire de Saint-Loubès, M. Dessalle, confirme la situation en ajoutant qu’il n’y a même pas une gabare par mois. Le programme de reconstruction se focalise donc sur les habitations. Malgré le maintien par la suite de l’activité de pêche professionnelle, le port traditionnel de Cavernes n’aura pas survécu au bombardement. Véritable traumatisme pour les habitants.
L’activité portuaire va renaître en 1969 par la création du Club Nautique Loubésien. L’activité voile n’a cessé de se développer depuis…
La Dordogne coule dans les veines des anciens cavernais, en sera-t-il de même pour les nouveaux ?
~ Quelques aménagements du port au fil du temps
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1764 : Construction d’un Peyrat pour faciliter l’embarquement des voyageurs (prolongement du quai jusqu’à la rivière).
- 1783 : Le chemin du port, alors en très mauvais état, est pavé.
- 1801 : Le Conseil Municipal établit un « droit de plaçage » dont le tarif augmente jusqu’en 1865. Ce droit concerne (entre autres) les carrassonnes, les pierres, les tuiles des 5 tuileries de Saint-Sulpice-et-Cameyrac et Beychac-et-Caillau, le bois, et bien sur le vin.
- 1808 : Le Conseil Municipal autorise la construction du pont sur le chenal qui débouche à la rivière.
- 1852 : Les quais d’embarquement sont construits, le peyrat est restauré. C’est surement à cette époque que les deux ancres sont immergées dans l’intention d’en faire des corps-morts.
- 1862-1866 : Les habitants de Cavernes forment une commission chargée de son embellissement avec la mise en œuvre de projets : une amélioration des emplacements et l’assainissement de l’avenue du port. Cette commission décide quelques mois plus tard de détourner l’estey de Lacombe qui se déverse dans le grand chenal et de combler son ancien passage. Ces travaux permettent ainsi d’aménager et de réaliser l’alignement de l’actuelle avenue du port. Le projet est accepté par le Conseil Municipal de Saint-Loubès le 28 janvier 1866.
- 1875 : L’esprit républicain cavernais se manifeste autour de la plantation de l’arbre de la liberté sur la plaine.
- 1881 : Mise en place de l’estacade en bois pour la raffinerie de la société Deutsch de la Meurthe. Ouvrage long de 34m, large de 2m et se terminant par une plateforme de 6m de côté, équipée d’une grue à vapeur et d’une pompe pour décharger et charger les bateaux.
- 1890 : L’estacade est prolongée de 6m.
- 1893 : La gabare Jules-Maxence chargée de 270 fûts d’essence explose et endommage une partie de l’estacade. Celle-ci sera reconstruite et consolidée.
- 1912 : Installation d’une estacade métallique, longue de 54m. L’estacade en bois est tout même toujours utilisée.

Cale de mise à l’eau (1938)
- 1944 : Destruction de la raffinerie. Priorité à la reconstruction du village. L’activité de pêche va tout de même perdurer.
- 1969 : Création du Club Nautique Loubésien à l’initiative de Serge Roux et de quelques passionnés de sports nautiques et construction de nouveaux aménagements : dévasement du port et réfection de la cale. : « il est décidé qu’une corvée de participation au nettoiement de la cale sera organisée le jour où viendront les pompiers avec une équipe de travailleurs courageux et bénévoles. »

- 1970 : Des travaux sont à prévoir : amélioration des flancs de la cale, redressement de la berge, équipement portuaire (passerelle et ponton).
- 1978 : La bonne volonté des membres du Club permet la mise en place d’une passerelle, d’une barge et de pontons flottants avec leurs ancrages.

Nettoyage de la cale par les pompiers de Saint-Loubès
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2018 : Implantation des deux bouées marines sur la plaine.
Sources :
- Revue historique et archéologique du Libournais et de la vallée de la Dordogne : Tome XXV 1957 – Marc Besson et Revue n°285 – David Cazenave.
- Jean Ducasse – « Fozera sive libornia »
- Esprit de pays : https://espritdepays.com/gastronomie-terroirs-viticulture/produits-terroirs-perigord/les-poissons-de-dordogne-dans-la-cuisine-du-perigord/poissons-migrateurs-de-dordogne/caviar-de-gironde-et-caviar-du-perigord
- Pierre Bardou – « Saint-Loubès en Entre-deux-mers »
- Club Nautique Loubésien : https://dev.cnl33.fr/
-
Bastides 33 : https://www.bastides33.fr/libourne/




J’aime beaucoup lire vos différents articles sur Saint Loubès. J’apprends énormément de chose !!!
Merci à vous.
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